Michel Gafan, militant du développement à la base

Michel Gafan pourrait être un homme ordinaire, un simple togolais qui a connu l’Europe avant de revenir vivre dans son pays. Mais de Lomé à Düsseldorf, puis de Düsseldorf à Hangoumé, il a connu un parcours pour le moins original. Désillusionné par l’Occident, il est devenu un militant convaincu et un activiste du développement par la base de l’Afrique.

Fils d’un chef de gare qui officiait dans un Togo colonisé et aîné de la fratrie, Michel passe son baccalauréat en 1969. Comme beaucoup de jeunes togolais, il est attiré par l’Europe et espère y étudier. « Je voulais aussi, comme tout jeune, sortir du Togo. Tout jeune voulait partir de l’Afrique, on voyait en Europe la possibilité de mieux bâtir sa vie ». Après quelques hésitations, c’est finalement son bon niveau en allemand qui va lui permettre de réaliser ce projet. Alors que tous veulent partir en France, Michel obtient une bourse à 21 ans pour aller étudier en Allemagne. A Düsseldorf, il commence par réapprendre l’allemand, parce que « l’allemand qu’on a appris à l’école, c’était pas ça ». Puis, il se lance dans des études de médecine.

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Michel Gafan, en couronne dansant avec la foule

Même s’il vit dans une Allemagne métissée, où il croise tous les jours des immigrés asiatiques, turcs ou iraniens et qu’il participe à la création d’une organisation étudiante africaine, Michel découvre rapidement que l’Europe ne correspond pas réellement à ses fantasmes passés. Vient alors le temps des premières désillusions et de la lente remise en cause.

Alors qu’il commence à travailler en clinique psychiatrique, Michel découvre jour après jour des patients qui manquent de « chaleur humaine ». Pour les soigner, il donne de lui à chacun d’entre eux. Il leur offre un peu de son attention. Et même si ce don de soi le satisfait personnellement, les doutes commencent à germer dans son esprit. Michel comprend très vite que la société industrielle et de consommation qui l’accueille et qui le fascinait hier, cette société dans laquelle il savait que l’on pouvait obtenir rapidement une voiture et une télévision, néglige les relations humaines et laisse les individus dans l’anonymat et la solitude. Pourtant, lui-même est plutôt épargné, car à l’isolement, il préfère le militantisme actif. Dans les années 1970 et 1980, il milite dans des mouvements tiers-mondistes et anti-apartheid. Il rejoint toutes les causes africaines. Toutes sauf une. Comme il l’avoue lui-même : « le Togo, je faisais un peu attention, moi je voulais revenir au Togo, je voulais pas être un exilé professionnel ».

Mais Michel Gafan n’en oublie pas pour autant sa ville natale, Lomé. Il y revient en vacances, pour « ne pas se couper définitivement » et pour « voir les réalités ». Et c’est en 1986 qu’après 16 ans vécus en Allemagne, Michel décide de partir et de rentrer au Togo. Grâce aux contacts liés en Allemagne, il parvient rapidement à louer une petite maison et à prodiguer quelques soins médicaux de base. Petit à petit, Michel agrandit son projet. Et c’est lorsqu’il obtient l’agrément de l’Etat, qui lui permet de ne plus payer autant d’impôts, qu’il crée réellement un petit centre médical sur un terrain qu’il avait acheté vingt ans plus tôt. Son objectif est clair et découle d’un constat simple. Aujourd’hui, au Togo, le paludisme est une des maladies les plus courantes (près de 40% des consultations et 21% des hospitalisations en 2001 : http://www.globalfund.tg/paludisme.htm). Or, traiter une crise de paludisme coûte environ 15 000 francs CFA (soit plus de 22 euros). L’objectif de Michel est donc de prodiguer des soins primaires et de proposer un système de santé adapté aux besoins des plus pauvres. Grâce notamment au recours aux médicaments génériques et surtout à son désir de rendre la santé accessible à tous, Michel parvient à réduire ce coût de près de 10 000 FCFA. Tous ces projets sont complétés par des visites régulières d’une équipe d’ophtalmologie venue d’Allemagne.

Mais le parcours de Michel ne s’arrête pas là. Lui qui se définit comme un citadin profondément loméen a fini par lier son destin avec celui du petit village d’Hangoumé, d’où son père est originaire et où il allait en vacances lorsqu’il était petit.

En 2000, Hangoumé perd son chef, qui n’est autre que l’oncle de Michel. Connu pour son profond engagement, Michel est désigné comme le successeur potentiel. Il hésite d’abord car il ne veut pas quitter Lomé et sa clinique. Puis finalement, il accepte, monte son dossier, fait l’objet d’une enquête et est intronisé le 8 avril 2006. Et voilà l’ancien membre de la diaspora togolaise devenu médecin à Lomé et chef de village à Hangoumé.

Michel a une vision toute particulière de son rôle. « Le chef du village c’est le gardien des us et coutumes, c’est ce qu’on dit », confesse-t-il. Seulement Michel est tout sauf un conservateur comblé par le prestige du titre et du pouvoir local. Michel est un homme simple qui a fait construire sa petite maison avec de l’argile local. Un homme simple qui veut plutôt profiter de son poste pour contribuer au développement de son village. C’est l’esprit qui le guide et qu’il l’a poussé à rédiger un petit guide du rôle des chefs de village comme potentiels moteurs de développement local.

Sous son impulsion, des Comités Villageois de Développement (CVD) se montent dans les neuf quartiers du village et les projets se succèdent : un centre de santé, une maternité, une école, des forages. Michel est en passe de réussir son projet, le développement social, collectif et à la base de son village. Et il ne compte pas s’arrêter là puisqu’il voudrait désormais que le terrain qui entoure sa maison soit consacré à un groupement agricole et soit recouvert de cultures irriguées. Son dynamisme et son activisme ont été reconnus récemment puisqu’en janvier 2010, c’est à Hangoumé qu’a été organisée la journée d’inauguration des forages de la Région maritime financés depuis dix ans par l’Union Européenne. Hangoumé compte d’ailleurs à lui seul neuf forages. Michel et son village ont donc accueilli ministres et représentants européens.

Michel est avant tout un militant. Militant politique, il l’a été lorsqu’il faisait partie du bureau du Comité d’Action pour le Renouveau (CAR). Aujourd’hui, il l’est au sein du Conseil des Sages d’ATTAC-Togo. L’ambition qui le guide au sein du Réseau Investir en Afrique qu’il a crée, c’est d’adopter un nouveau modèle de développement pour l’Afrique, de proposer une alternative à la stricte imitation du modèle occidental, de mobiliser les ressources africaines en se passant des soutiens extérieurs et de laisser la parole aux sans-voix des villages togolais. C’est ce projet qu’il a notamment exposé lors du Forum social du Bénin en février 2010.

Mais lorsque Michel Gafan explique son parcours, il ne peut s’empêcher d’avoir un mot pour la diaspora togolaise. D’après lui, chaque Togolais de l’extérieur devrait agir dans le sens du développement du Togo. Cela passe par une nécessaire organisation et par l’abandon des discours au profit des actes. Il ajoute : « n’ayez plus seulement confiance en votre diplôme que vous avez, mais dites vous qu’est-ce que vous pouvez faire ? ». Si le retour au Togo demande selon lui des sacrifices énormes au départ pour réapprendre à vivre sans le confort européen et à se plaire au cœur des villages togolais, il est essentiel que les émigrés se mettent à engager des « petits projets » pour développer le Togo. Michel espère ainsi que son exemple puisse susciter des vocations chez les togolais de l’extérieur.


avatar Soumis par le 19 May 2010 dans la/les categories A La Une, Célébrités, Culture, Société. Pour rester informés des commentaires de cet article, vous pouvez souscrire au flux RSS 2.0. Togozine encourage les débats. Veuillez laisser vos commentaires en bas des articles. Les opinions des rédacteurs/personnes mentionnées sont fournies comme telles et ne reflectent pas systématiquement l'opinion du magazine.

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  1. à écouter aussi, un reportage audio sur la journée sur la dette organisé à Hangoumé l’an dernier : http://www.afriradio.net/audio182.html

  2. à écouter aussi, un reportage audio sur la journée sur la dette organisé à Hangoumé l’an dernier : http://www.afriradio.net/audio182.html

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